Il existe parfois des expériences si déconcertantes qu’elles deviennent drôles, presque absurdes, et pourtant elles éclairent avec précision les recoins cachés de notre fonctionnement intérieur. Celle que je m’apprête à partager en fait partie. J'avais décidé de consacrer 21 jours à renforcer ma pratique des tests de réalité — ces petits gestes du quotidien qui, en rêve, peuvent révéler la vraie nature de notre état de conscience.
Chaque jour, je répétais les mêmes gestes plusieurs fois : compter mes doigts pour vérifier qu’ils étaient bien au nombre de cinq, tenter d’enfoncer deux doigts dans la paume opposée, soulever mes pieds pour voir si je flottais, et appuyer ma main contre un mur pour en vérifier la solidité. Ces tests ne sont pas que des jeux d’esprit : ils permettent, une fois devenus réflexes, d’être reproduits en rêve, où ils peuvent donner lieu à une prise de conscience soudaine — et déclencher un rêve lucide, voire une sortie de corps.
Un soir, je me trouve dans ma chambre. Il semble faire jour, ou du moins une étrange lumière grise, diffuse, baigne la pièce. Tout est à sa place : les meubles, la décoration, rien n’a changé. Dans ce calme absolu, je décide de refaire mes tests de réalité, par habitude, par discipline. Je compte mes doigts : cinq. Je tente de traverser ma main : rien ne passe. Je soulève mes pieds : ils retombent lourdement. Et bien sûr, en bon élève, j’appuie contre le mur, que je ne traverse évidemment pas. Tout indique que je suis dans le monde matériel.
Mais quelque chose cloche. Je le remarque trop tard. Il faisait nuit lorsque je me suis allongé. Alors pourquoi cette lumière de fin d’après-midi ? Et surtout… pourquoi est-ce que je flotte d’un mur à l’autre avec une telle aisance ? J’aime cette sensation de légèreté. Je la savoure. Tellement que je ne remarque pas ce que je suis pourtant censé observer : le test de réalité le plus évident est sous mes yeux, ou plutôt sous mes pieds. Je suis en train de me déplacer en apesanteur, traversant ma chambre comme un nuage. Et je n’ai pas compris que j’étais déjà dans l’astral.
Ce n’est qu’en retrouvant une pointe de lucidité — cette fameuse « prise de conscience brutale » — que tout bascule. En un instant, je réintègre mon corps physique, comme aspiré par une force invisible. Pas de fracas. Juste un retour net, sec, dans la densité du quotidien. Frais comme un gardon, certes, mais un peu sonné.
Cette expérience m’a beaucoup appris. D’abord, elle m’a rappelé que les techniques, aussi précises soient-elles, peuvent devenir des cages. Répéter mécaniquement des gestes, sans être réellement présent à ce qui se vit dans l’instant, peut nous couper du phénomène même que l’on cherche à atteindre. Je cherchais à valider ma réalité à travers des critères logiques, alors que tout mon être vibrait déjà dans un autre plan. Je m’étais enfermé dans la méthode au point d’en oublier la magie.
Mais cette magie n’est pas toujours spectaculaire. Elle est subtile, discrète. Elle se niche dans les sensations ténues : une lumière anormale, une pesanteur qui disparaît, un mur qui semble légèrement flou. Apprendre à sortir de son corps, ce n’est pas apprendre une formule. C’est apprendre à écouter. À ressentir. À se détacher de la logique pour retrouver l’intuition.
Pour les pratiquants du rêve lucide ou de la projection astrale, cette histoire résonnera sûrement. Qui n’a jamais raté un signe évident par excès de contrôle ? Qui ne s’est jamais fait piéger par sa propre discipline ? À force de chercher des preuves, on oublie parfois de regarder avec des yeux neufs.
Alors peut-être faut-il parfois désapprendre un peu. Relâcher l’effort. Et se rappeler que les plus grandes percées viennent souvent quand on ne les attend plus. Un état de conscience ne se force pas, il se traverse. Comme une brume. Comme un souvenir qu’on effleure. Et parfois, il suffit d’un détail — une lumière étrange, une sensation de flottement — pour comprendre que l’on y est déjà.
Voilà ce que j’aurais aimé me dire à ce moment-là : tu y es déjà. Ce que tu cherches avec tant de sérieux, tu es en train de le vivre. Mais tu es trop occupé à faire des tests pour t’en apercevoir. Et c’est drôle. Vraiment drôle.
Et pourtant, derrière le rire, une forme de sagesse se dessine. Une sagesse qui dit : sois là. Pas dans la technique. Pas dans l’anticipation. Mais ici. Maintenant. Parce que l’astral, ce n’est pas un autre monde. C’est un autre regard sur le monde. Et il commence toujours par une simple présence à soi.

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